Basculement écologique et « grandes écoles »

Depuis quelques années, le changement climatique sert de porte d'entrée à une mobilisation croissance d'étudiants et étudiantes ou alumnis des grandes écoles sur les enjeux écologiques et sociaux. Comment l'expliquer ?

Aperçu du bâtiment Eiffel du campus de CentraleSupélec à Gif-sur-Yvette. Florimond Manca, 2021, CC BY-SA.
Aperçu du bâtiment Eiffel du campus de CentraleSupélec à Gif-sur-Yvette. Florimond Manca, 2021, CC BY-SA.

Je tombe ce matin (14 octobre 2021) sur un article du Monde Campus : "La Révolte" : enquête sur cette "élite de la nation" qui veut travailler autrement.

Voici le début de la quatrième de couverture de l'ouvrage qui sert de support à l'article :

"Vous êtes l'élite de la nation" ; "vous construirez le monde de demain". C'est ce que l'on répète chaque jour à ces étudiants des grandes écoles. Comme leurs aînés, ils n'ont aucune raison de se révolter, car une fois diplômés, leur avenir est assuré aux meilleures places. Et pourtant, nés autour des années 2000, grandis dans l'angoisse de l'urgence climatique, ils sont de plus de plus nombreux à se rebeller contre l'héritage catastrophique laissé par les générations précédentes.

Qu'est-ce qu'on s'y retrouve… Alors, même si je suis plutôt de la fin des années 1990 ;-), il faut que je vous en dise quelques mots. Je n'ai évidemment pas lu le livre (il est sorti le jour où je publie ce billet), je m'appuierai donc seulement sur l'article de presse du Monde, mon expérience personnelle, et diverses références.

Tour d'horizon

Oui : de ce que j'en vois, les choses bougent [timidement, mais distinctement] dans les "grandes écoles" françaises depuis quelques années, en particulier dans les écoles d'ingénieurs 1.

À CentraleSupélec, où j'ai étudié, les promotions actuelles parlent ouvertement écologie et changement climatique et, me dit-on, se partagent entre deux amphis des mèmes (dessins humoristiques) de "Janco", du nom de Jean-Marc Jancovici, cet ingénieur polytechnicien qui trouve dans les écoles d'ingénieurs un public très réceptif à une présentation sauce "débandade de graphiques et de chiffres" des enjeux énergie-climat (au risque d'angles morts dans le domaine des sciences humaines et sociales) 2.

De même, un cours de tronc commun sur le climat a depuis été introduit en 1ère année, accompagné d'ateliers type Fresque du Climat et autres éléments de comptabilité carbone.

Toutes choses que, pourtant récemment diplômé, je n'ai pas vécu, bien que les réflexions sous-jacentes étaient, rétrospectivement, déjà en gestation (exemples : initiation d'un groupement "Ingénieurs, mais pourquoi ?", ralliement à la création du collectif "Ingénieur.es Engagé.es", etc).

D'où vient cette évolution ? En partant de l'article, il m'est venu à l'idée que, peut-être, son terreau relève de la sociologie-même de ces établissements.

Une formation contradictoire ?

De fait, les gens qui passent par ces établissements ont une caractéristique commune : triés sur le volet par des concours exigeant l'assimilation et la mobilisation d'un corpus disciplinaire scientifique conséquent, ils et elles ont un "cerveau bien fait".

Ils se retrouvent alors dans un environnement (scolaire d'abord, professionnel ensuite, une fois atterris comme cadres dans l'une ou l'autre grande entreprise) qui porte, à mon sens, une contradiction majeure qu'ils ne tarderont pas à découvrir : que la classe sociale à laquelle on les prédestine s'affaire précisément à la poursuite d'un statu quo [religion de la croissance, régime d'accumulation matérielle, …] que tout constat écologique lucide fait rapidement comprendre qu'il n'est plus tenable 3.

Ces cursus préparent en effet, en inculquant les positions et pratiques intellectuelles, comportementales et langagières appropriées, à assurer la relève des intérêts d'une classe dominante dont, si ce n'est déjà le cas, leurs étudiants feront probablement partie sous quelques années 4.

L'article du Monde évoque ainsi le cas des cours d'économie à l'École Polytechnique ("l'X", dit-on dans le milieu), visiblement très peu critiques vis-à-vis de l'économie classique.

À CentraleSupélec, la situation est similaire, bien que, semble-t-il, moins caricaturale. Grossissons le trait : que de cours de "Gestion d'Entreprise" où l'on encense les réussites d'Apple ou de Vivendi ! Où l'on acclame, malgré la preuve actuelle de leur fragilité, la magnificence de l'intégration verticale en autant de chaînes de valeur mondialisées ! Que de cours d'économie où l'orthodoxie libérale nous est enseignée sous un vernis mathématisé, avec à peine ce qu'il faut de recul critique pour mettre celui-ci aussitôt sous le tapis ! Mais presque rien sur les impacts environnementaux de ces "modèles de croissance", ni plus généralement sur la place de l'environnement dans la "science économique" 5.

Tout au plus nous dit-on par exemple que, avec un peu d'innovation, on arrivera peut-être [non] à atteindre une "croissance verte", découplant production marchande et impacts environnementaux, prolongeant ainsi un Business as Usual d'accumulation capitaliste qui aura su réintégrer la critique écologique. Ainsi irait la logique économique dominante : ne craignez point l'épuisement des ressources, ou l'accumulation des pollutions : le "capital naturel" pourra être remplacé, les "externalités négatives" pourront être résorbées. Il suffit d'une taxe carbone ou d'incitations bien placées, et le marché fera le reste. Foutaises — évidemment — car si dans le monde marchand un déficit comptable peut être compensé par des bénéfices futurs, le climat, les ressources naturelles et la biodiversité, une fois détruits, sont perdus à jamais.

Mais revenons à nos moutons. La classe dominante, à laquelle les cursus des grandes écoles "haut de classement" prédestinent et dont ils inculquent les visions du monde, est, dans le même temps, parce qu'elle détient les moyens de production ou s'accommode bien des rapports de production en place [ils sont à sa faveur], aux manettes objectives d'une "méga-machine" qui perpétue ni plus ni moins que la destruction des conditions de vie sur Terre telles que nous les connaissons [cette affirmation est, j'en conviens, très lapidaire].

Or, jusqu'à il y a peu, ces cursus ne disaient mot sur les enjeux climat : ils en étaient même totalement absents. Pourtant, ces enjeux façonnent l'avenir des 15-25 ans, qui ont aujourd'hui bien compris qu'ils et elles seront parmi les premiers dont la vie sera en majorité réglée par la catastrophe climatique et ses conséquences (déjà à l'œuvre) sur nos sociétés industrielles. La découverte de l'envers du décor a donc de quoi faire tiquer.

Des "têtes bien faites" qui basculent

Un jour, quelques uns de ces "cerveaux biens faits", formés à la science, aux chiffres et — en principe — à la rigueur intellectuelle, s'enquièrent de l'énormité — objective, mesurée, quantifiée 6 — du "problème climatique", dont personne ne leur avait rien dit jusqu'ici, et du lien qui crève les yeux avec la façon dont les sociétés industrielles sont organisées. Et ça fait "tic". Voire "crac". En témoigne le mouvement climat de 2018-2019, ou le Manifeste Etudiant pour un Réveil Ecologique de 2018, signé à l'époque par plus de 30 000 étudiant(e)s.

Je n'envisage alors, à gros traits, que deux possibilités. Option 1 : le déni, car la réalité est trop difficile (ou dangereuse) à supporter — même si, en réalité, c'est bien la continuité qui est désormais mortifère. Option 2 : réaliser que quelque chose "cloche sévère" et que, en l'état, une partie de l'avenir que vante ces écoles, fait de miracles technologiques, de carrières luxueuses payées des salaires à six chiffres, et de croyance dans la bienfaisance des marchés, relève du "bullshit".

Dès lors, "une fois que tu sais" 7, beaucoup ne sont plus les mêmes.

Stratégies de lutte

Pour certain(e)s, ce "mur climatique" fait l'effet d'une bombe. La rage, la colère : comment a-t-on pu en arriver là ? La peur aussi, de voir que cette machine lancée à toute vitesse dans une direction insoutenable pourrait bien finir par imploser et nous emporter avec, les pauvres et les précaires d'abord. L'espérance cependant, qu'en se "mettant en action", peut-être la bifurcation sera-t-elle faite à temps. L'acceptation, enfin, qui pousse à voir que dans ce marasme, il reste encore des voies pour construire du sens.

De là de multiples voies de recours, après parfois d'âpres moments de solitude à durée variable. Réorientation professionnelle pour les uns (vers des métiers qui "ont du sens", ou au moins "vont dans le bon sens", en tout cas "n'empirent pas la situation", ou "l'empirent moins" — bref, vous avez compris), formation et engagement politique ou militant pour d'autres (jusqu'à des niveaux de radicalité parfois élevés, terrain dont l'occupation est ô combien nécessaire), ou bien simple remise en question de son mode de vie — un début primordial chez des personnes qui, statistiquement, polluent davantage de par leurs revenus et donc leur potentiel de consommation fastueuse, pour ne pas dire dispendieuse 8.

Tout l'enjeu étant de ne pas se perdre en route, c'est-à-dire de ne pas laisser le piège des antiennes libérales (parfois intériorisées par la formation) se refermer sur sa pensée.

Donner à voir les désertions

L'article et le livre dont nous sommes partis pourraient avoir un autre intérêt plus égoïstement personnel : aider mes proches à comprendre un peu mieux ce qui m'arrive depuis un an et demi, un peu comme certains rédigent des lettres à leurs parents et grands-parents.

Comment expliquer que ces "premiers de la classe", qui avaient devant eux "la réussite" et les "meilleures places", changent leurs comportements et leurs priorités de la sorte ? Dans mon petit cas personnel, citons ces bizarreries : j'ai réduit sa consommation de viande ; j'ai démissionné d'un poste confortable et très bien payé dans une grande entreprise en "hyper-croissance" ; j'ai animé des Fresques du Climat ; je suis parti en vacances en vélo ; sur les réseaux, j'ai remplacé la programmation et l'informatique par le climat, les ressources naturelles, le lien avec le numérique et les inégalités ; je passe mon temps à lire la presse critique ou des essais politiques ; je traîne sur moult espaces de discussions "engagés"… Et j'écris de curieux billets comme celui que vous lisez en ce moment. ;-)

Ces parcours sont construits sociologiquement comme tant d'autres, il ne convient donc pas d'en tirer un quelconque mérite [ce serait d'ailleurs perpétuer la fable méritocratique des grandes écoles]. J'ai aussi conscience que l'engagement a pour l'instant quelque chose de romantique : ma situation matérielle objective, comme celle de beaucoup de jeunes qui sortiront de ces écoles "haut de panier", reste largement favorable.

Il ne faut d'ailleurs pas se leurrer : ce mouvement, s'il est réel et fait l'objet d'études, reste marginal.

Pourtant, il dit quelque chose de l'époque, et je ne peux que me réjouir de la publication d'ouvrages avec lesquels il peut entrer en résonance, pour peut-être inspirer d'autres basculements.

Alors à défaut d'un écrit de ma propre plume [mais peut-être ce rapide billet en fait-il déjà office], voilà de quoi étoffer la réflexion de celles et ceux qui auraient envie de le comprendre. :-)

Quelques autres références pour aller plus loin, par ordre chronologique de publication :


  1. Pour un aperçu sociologique, voir les travaux d'Antoine Bouzin, par exemple Place des ingénieurs au sein des luttes écologiques : de la critique des sciences et techniques à l'engagement politique, 2019. 

  2. On pourra se faire une idée équilibrée du "phénomène Janco" avec cette série d'articles de Clément Janneau dans Signaux Faibles : Regard sur le phénomène Jean-Marc Jancovici

  3. "The Limits to Growth", le fameux rapport au Club de Rome de 1972, établi par des ingénieur(e)s, est ainsi un titre de plus en plus connu par les étudiant(e)s qui se saisissent du sujet climat. 

  4. Ces dynamiques sociales ont été abondamment étudiées par la sociologie. Voir par exemple Pierre Bourdieu, "La reproduction : éléments d'une théorie du système d'enseignement", 1970. 

  5. Voir récemment L'environnement, angle mort des sciences éco, Alternatives Economiques, août 2021, citant par exemple Comment les économistes réchauffent la planète d'Antonin Pottier, Seuil, 2016. 

  6. Les conférences de Jean-Marc Jancovici sont un classique, mais en plus underground, avec un détour sur le numérique, je vous propose la conférence Comprendre le changement climatique en 10 minutes par Tristan Nitot, septembre 2021. 

  7. Du nom du film-documentaire d'Emmanuel Cappellin sorti en septembre 2021. 

  8. Dans l'Union Européenne, les 10% les plus riches émettent ainsi en moyenne 4 fois plus de gaz à effet de serre (GES) que les 50% les plus pauvres (20 tCO2e/an contre 5 tCO2e/an), avec un poids démesuré pris par le transport en avion ou terrestre. Source : Large inequality in international and intranational energy footprints between income groups and across consumption categories, Oswald, Owen et Steinberger, 2020 (voir sur Twitter).